Centre de conférence et de débat fondé en 1944, le Club 44 n’a cessé de multiplier les perspectives en invitant « les esprits éclairés » du temps présent à La Chaux-de-Fonds. Ce haut-lieu de l’industrie horlogère aux ambitions cosmopolites était alors souvent isolé du reste du monde par sa situation géographique et tributaire des longs hivers. Au fil des années, le Club 44 devient également restaurant réputé, bar animé, galerie ou occasionnellement salle de spectacle expérimental. Ce véritable « troisième lieu »[1], à l’identité architecturale et graphique élaborée, est aujourd’hui emblématique de la longévité du désir de culture qui règne à La Chaux-de-Fonds.
Grâce à la conscience précoce et constante des directions successives du Club 44 pour la préservation de témoignages, sont parvenus jusqu’à nous des enregistrements audio, des photographies et documents. Ces archives racontent de manière unique l’aventure intellectuelle, sociale, culturelle, scientifique et technologique des siècles passé et actuel. Elles sont mises à l’honneur dans l’exposition En toile de fond, réalisée à l’occasion du 80e anniversaire de l’institution.
Le titre de l’exposition, emprunté au lexique théâtral, indique à l’origine un décor en toile peinte. Il nous permet d’aborder le Club 44 par les différentes facettes que sont l’architecture, la communauté et les archives : ces supports qui ont permis de porter, de diffuser et conserver la parole. En toile de fond se déploie à la Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds et présente les installations contemporaines de l’artiste tessinoise Anna Meschiari au Club 44.
LES FONDATIONS
« Vivre et laisser vivre » se donnaient comme devise les seize initiateurs passionnés pour fonder une « société dont le but [serait] de développer les liens amicaux et favoriser les affinités intellectuelles entre les personnes animées de l’idéal démocratique ». En novembre 1944 naissait sous un nom « provisoire », le CLUB QUARANTE-QUATRE. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, il s’agissait d’instaurer une pensée en nuances, constamment renouvelée, pour faire barrage « à la tyrannie des dictatures, à l’égoïsme social, à l’esprit d’intolérance »[2]. Le Club 44 s’installe à l’avenue Léopold Robert 36 en février 1945. Il débute son programme de conférences du jeudi pour un public d’adhérents encore exclusivement masculin.
LE PROJET CULTUREL, UN PRODUIT HORLOGER
Les liens qui unissent le Club 44 et l’industrie horlogère sont forts et palpables durant toute son histoire. Georges Braunschweig, initiateur du projet, est à la tête de l’entreprise Le Porte-Échappement Universel SA devenue Portescap[3], réputée pour l’invention de l’amortisseur de chocs pour montres Incabloc. Le mécanisme s’exporte dans le monde entier et assure la renommée et la fortune de l’entreprise tout en confirmant le positionnement international de l’horlogerie chaux-de-fonnière. Le Club 44, véritable produit issu de l’horlogerie, sera intégralement financé par la Fondation Portescap jusqu’en 1975, puis à un tiers de son budget jusqu’aux difficultés de l’entreprise en 1984. Les soutiens se diversifient et l’institution réussit sa mue vers une association à but non lucratif financée en majorité par les cotisations des adhérents, les pouvoirs publics et les sponsors privés.
UNE IMAGE TOTALE
Bénéficiant du rayonnement, des contacts internationaux et des compétences en communication de Portescap, l’identité visuelle du Club 44 est développée avec un même souci de cohérence. L’image du Club 44 est maîtrisée jusque dans les moindres détails. Les grands noms de l’époque sont invités. Le graphiste industriel zurichois Carl Bernhard Graf créera le logo, tandis que l’architecte et designer industriel milanais Angelo Mangiarotti et son associé Bruno Morassutti réaliseront les nouveaux aménagements intérieurs et le design de certains meubles. Le mobilier du restaurant, les chaises « Club 44 », les fauteuils et tables basses du bar, les cendriers, les poignées en forme de 44 ; tout est pensé pour cet ensemble qui vise l’image totale.
L’ARCHITECTURE
Légèreté des matériaux, parois en éventail avec ouvertures verticales et textiles pour l’insonorisation et la continuité entre les espaces : voici quelques principes utilisés en 1956 par les architectes Angelo Mangiarotti et Bruno Morassutti pour la conception des intérieurs du Club 44. Une grande salle hexagonale, au cœur du projet, est équipée pour accueillir les conférences, pour l’enregistrement, pour la diffusion du son et de l’image. Le Club 44 s’installe le 26 septembre 1957 dans ses nouveaux locaux situés au premier étage, rue de la Serre 64. Il compte plus de 1000 membres.
ESPACE D’EXPOSITION, ESPACE DE VIE
L’architecture se veut « rationnelle, agréable et élégante » pour convenir à son utilisation. « La salle de conférence est un vaste centre culturel et les espaces qui l’entourent sont un centre social où l’homme moderne absorbé par sa profession peut se reposer, manger, lire des revues ou rencontrer des amis »[4]. L’édifice transformé devient cet écrin prestigieux incarnant les visions de ses responsables, où patrons et employés se retrouvent hors du lieu de travail ou de la maison. Le restaurant, étoilé en 1981, fait partie des meilleures tables du canton et les artistes du monde entier y sont exposés. Il est aussi un foyer d’exploration artistique : du Ballet Béjart, en 1968 aux créations contemporaines d’Anna Meschiari, en 2024.
« POUR VOUS MADAME »[5]
En 80 ans d’activité, la communauté du Club 44 s’est formée des personnalités, des équipes successives et des publics. Si elle s’est diversifiée au fil des époques, l’adhésion des femmes en constitue un renouvellement majeur. Les femmes traversent l’histoire du lieu et sont présentes dès les débuts, dans les coulisses ou comme oratrices. Elles assistent aux conférences du lundi dès 1957 mais ce n’est que tardivement, en 1971, que l’assemblée leur accorde, à une voix près, le statut de membre. Des années 1940 à aujourd’hui, les voix de Jeanne Hersch, Ella Maillart, Kitty Ponse, Evelyne Sullerot, Anne-Lise Grobéty, Fatima Ouassak[6] et bien d’autres résonnent dans les lieux.
LES ARCHIVES
Aujourd’hui, à 80 ans, le Club 44 reste animé par la quête d’une parole libre et par la volonté de rassembler. Sa longue histoire est retracée dans l’exposition En toile de fond à travers ses archives.
Des grandes bandes magnétiques aux fichiers numériques, en passant par les cassettes audio, plus de 2800 conférences, enregistrées dès 1957, sont conservées au Département audiovisuel (DAV) de la Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds et accessibles en ligne gratuitement. Ce patrimoine s’enrichit au fil de la programmation. Il est accompagné par des archives papier : correspondances, photographies, programmes de conférences, invitations aux vernissages, affiches ou procès-verbaux du bureau exécutif, l’organe de pilotage. Ces dernières sont réparties entre le Club 44 et les Archives privées (APR) de la Bibliothèque, qui a accueilli un premier lot en 2005.
L’exposition marque la donation de la totalité des archives du Club 44 à la Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds. Ce regroupement s’insère dans le projet du futur Centre archives et patrimoine (CAP), initié par la Ville de La Chaux-de-Fonds et le Canton de Neuchâtel. En toile de fond ouvre au public des archives inédites et insolites dans une approche contemporaine, et met en lumière les pratiques de conservation actuelles.
_________________________
[1] Les termes troisième lieu ou tiers-lieu désignent un lieu de sociabilité entre le lieu de travail et le lieu d’habitation. La notion a été développée dans les années 1980 par le sociologue américain Ray Oldenburg.
[2] « Fondation du Club quarante-quatre, 1944. A La Chaux-de-Fonds », novembre 1944.
[3] Le Porte-Échappement Universel SA est fondé en 1931 par Georges Braunschweig, directeur commercial, et Frédéric « Fritz » Marti, directeur technique, à l’origine du brevet pour le système Incabloc en 1933.
[4] Brochure de présentation « Les nouveaux locaux du Club 44 », 1957.
[5] Sous-titre emprunté à la colonne récurrente du journal Le 44, de 1950 à 1953.
[6] Jeanne Hersch donnera des conférences en 1948, 1950, 1954, 1967, 1977, 1980, 1981, 1982 et 1986 ; Ella Maillart en 1952, 1965 et 1981 ; Kitty Ponse en 1953 ; Evelyne Sullerot en 1971 ; Anne-Lise Grobéty en 1971 et 1988, et Fatima Ouassak en 2024.